Boire la mer.
Bonjour. Environ 97,5 % de l'eau de la planète est salée. Des pays entiers la boivent, depuis trois générations pour certains. Voici cinq histoires vraies, chiffres et sources à l'appui, et ce que la France en fait.
Non, aucune loi n'interdit de dessaler l'eau de mer en France.
Sept unités produisent déjà de l'eau potable à partir de la mer, toutes sur des îles. Si la France dessale si peu, c'est parce qu'elle a encore de l'eau douce (3 262 m³ par habitant et par an), pas parce que c'est défendu. Le détail dans la cinquième histoire. Source : IGEDD, rapport de juillet 2025 ↗
Le Koweït boit de l'eau distillée depuis 1951
Soixante-quinze ans en 2026. Trois générations.
Un pays sans rivière, 110 mm de pluie par an, et un désert qui donne de l'eau saumâtre. En 1951, le Koweït met en service à Shuwaikh la première usine au monde qui distille la mer pour la boire : on chauffe l'eau de mer, on condense la vapeur, le sel reste au fond. Il n'a jamais arrêté. Aujourd'hui, huit usines couplées aux centrales électriques distillent ou osmosent plus de trois millions de mètres cubes par jour.
Le secret : ils remettent le sel qu'ils ont enlevé
L'eau distillée sort presque vide, 25 à 50 mg/L de sels. On ne la boit pas telle quelle : elle est fade et elle ronge les tuyaux. Le Koweït la mélange avec de l'eau souterraine saumâtre (2 000 à 8 000 mg/L) pour viser environ 500 mg/L, puis ajuste le pH à la soude et chlore. Pour notre échelle, 500 mg/L valent à peu près 750 à 800 µS/cm : en plein dans la plage française du robinet, 200 à 1 100.
Les huit usines, une par une
| Usine | Mise en service | Procédé | Capacité (m³/jour) |
|---|---|---|---|
| Shuaiba Sud | 1971 | distillation MSF | 140 000 |
| Doha Est | 1978 | distillation MSF | 190 000 |
| Shuwaikh | 1982 | MSF et osmose inverse | 220 000 |
| Doha Ouest | 1983 | MSF et osmose inverse | 780 000 |
| Zour Sud | 1988 | MSF et osmose inverse | 640 000 |
| Sabiya | 2006 | distillation MED | 460 000 |
| Shuaiba Nord | 2011 | distillation MSF | 210 000 |
| Zour Nord | 2016 | MSF et osmose inverse | 490 000 |
Source : Frontiers in Environmental Science, 2022, tableau 2 ↗. La première usine de 1951 à Shuwaikh a été remplacée depuis.
Et la santé, après 75 ans ?
Aucune mortalité documentée nulle part : on ne meurt pas de boire une eau peu minéralisée. Le Koweït a d'ailleurs réglé la question dès le départ par le mélange avec l'eau de nappe. Le vrai dossier est chronique et il vient d'Israël : voir la troisième histoire.
L'Arabie saoudite a inventé l'osmose inverse à grande échelle
Jeddah, janvier 1979 : 12 000 m³ par jour, la première grande usine du monde.
La membrane qui filtre le sel a été mise au point en Californie en 1960 par Loeb et Sourirajan. Mais c'est à Jeddah, en 1979, qu'on l'a fait tourner pour de vrai sur l'eau de mer, à l'échelle d'une ville. Quarante-cinq ans plus tard, le royaume est le premier dessaleur du monde, et ses usines récentes sont presque toutes à l'osmose inverse : la même membrane, en bien plus grand, que celle d'un osmoseur sous un évier.
Pourquoi l'osmose a gagné contre la distillation
Distiller, c'est chauffer : 75 à 120 kWh de chaleur par mètre cube en MSF. Pousser l'eau à travers une membrane, c'est pomper : 2,5 à 4 kWh d'électricité par mètre cube dans une grande usine moderne. Vingt à trente fois moins d'énergie. En 2019, l'osmose inverse produisait déjà 69 % de l'eau dessalée du monde. Le Golfe garde la distillation là où les centrales électriques fournissent la chaleur gratuitement ; ailleurs, plus personne n'en construit.
Sources : IGEDD 2025 ↗ · Jones et al., ONU, 2019 ↗
Israël a mis la mer au robinet, puis a cherché le magnésium
Ashkelon 2005, Hadera 2009, Sorek 2013 : en dix ans, la moitié de l'eau domestique.
Cinq grandes usines d'osmose inverse le long de la côte, et une eau du robinet qui vient de la mer pour la majorité des foyers. Puis une découverte, qui compte pour tous ceux qui boivent une eau osmosée : cette eau ne contient plus de magnésium, alors que l'eau naturelle en apportait 10 à 20 % de la ration quotidienne. Des chercheurs ont relié cette carence à plus de diabète de type 2 et d'AVC. L'État a imposé en 2013 d'étudier un ajout de 20 à 30 mg/L. En 2024, l'installation n'était toujours pas construite.
Ce que ça veut dire pour une eau osmosée à la maison
Une eau à 15 à 70 µS/cm n'apporte presque plus de calcium ni de magnésium. Ce n'est pas un poison : c'est une eau qui ne nourrit pas. Les minéraux doivent venir de l'assiette (légumes verts, oléagineux, légumineuses, céréales complètes), ou d'une reminéralisation après l'osmoseur. L'OMS a consacré un rapport entier à la question en 2005. Le lien de cause à effet entre eau dessalée et maladies cardiaques reste débattu ; le signal, lui, est pris au sérieux par un pays entier.
Sources : OMS, Nutrients in Drinking Water, 2005 ↗ · Taub Center 2024 ↗ · Eau osmosée, au glossaire ›
L'Espagne, première d'Europe, à trois heures de route
765 usines, 5 millions de mètres cubes par jour. Mais surtout pour les champs.
Après avoir renoncé en 2004 à détourner l'Èbre vers le sud, l'Espagne a parié sur la mer. Torrevieja, près d'Alicante, sort 240 000 m³ par jour, d'abord pour irriguer les cultures du transfert Tage-Segura. Barcelone tire environ 20 % de son eau de l'usine d'El Prat quand la sécheresse frappe. Aux Canaries, deux habitants sur trois boivent la mer ; aux Baléares, un sur deux.
Pourquoi « capacité » et « eau du robinet » ne disent pas la même chose
L'Espagne est troisième mondiale en capacité, mais une grande part de son eau dessalée part aux champs. Les pays où le robinet dépend vraiment de la mer sont le Golfe (Koweït 90 %, Oman 86 %, Arabie 70 %), Chypre (environ 80 % en 2026), Malte (environ 64 %) et les îles espagnoles. Une grosse usine ne dit pas qui la boit.
Sources : IGEDD 2025 · Cyprus Mail, 2026 ↗ · Water Services Corporation, Malte ↗
La France : pas interdit, mais des îles
Sept unités d'eau potable, aucune au-dessus de 10 000 m³ par jour.
L'île de Sein, le cap Corse à Rogliano, Petite-Terre à Mayotte depuis 1998, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, la Nouvelle-Calédonie, Bora Bora. C'est tout, et c'est voulu : l'inspection du ministère de l'Écologie a conclu en juillet 2025 qu'il n'existe « pas de réglementation spécifique » au dessalement, qui suit le droit commun de l'eau potable. Pas de loi contre. Pas de plan pour non plus : l'État le dit « solution de dernier recours », après la sobriété et la chasse aux fuites.
Ce qu'il faut pour en ouvrir une
Une autorisation préfectorale après avis de l'ARS pour produire de l'eau potable (code de la santé publique, articles R1321-6 et suivants, dossier fixé par l'arrêté du 20 juin 2007), une autorisation environnementale pour pomper la mer et rejeter la saumure, et une dérogation parce que l'arrêté du 11 janvier 2007 sur l'eau brute n'a pas prévu l'eau salée. L'IGEDD recommande de créer un vrai cadre, et de ne pas construire d'usine sous 35 000 m³ par jour, trop chère au mètre cube.
Et le Var, et les Pyrénées-Orientales ?
Quatre unités portuaires en projet dans le Var (Grimaud, Bormes-les-Mimosas, Porquerolles, Fréjus), pour l'eau des ports, pas pour le robinet. Dans les Pyrénées-Orientales, après trois ans de sécheresse, un conteneur solaire à Port-Vendres (11 000 litres par jour) et une proposition de loi qui fait du dessalement une « ressource d'appoint ». Neuf communes littorales sur dix n'y voient pas une solution à court terme. Ce qui freine, ce n'est pas la loi : c'est le prix, l'énergie, la saumure, et l'eau douce qu'on a encore.
Sources : IGEDD 2025 · proposition de loi n° 2330 ↗
De 55 000 à 800 : la même échelle que votre robinet
Le chiffre de la planète, pour finir : 97,5 % de l'eau de la Terre est salée, 2,5 % est douce, et l'essentiel de cette eau douce est de la glace. Ce n'est pas 98 %, c'est tout près, et c'est l'USGS qui le dit. USGS, How much water is there on Earth ↗