Ce que la médecine appelle de l'eau propre
Quand la vie d'une personne dépend vraiment de son eau, personne ne se contente de l'eau du robinet. Voilà les chiffres.
En trois lignes
L'essentiel
Un rein artificiel fabrique son liquide de dialyse à partir d'eau. Pas de l'eau du robinet : une eau purifiée bien plus sévèrement, selon des seuils écrits noir sur blanc dans une norme internationale et dans la Pharmacopée européenne.
Prenez l'aluminium. Au robinet, la France retient 200 microgrammes par litre. Pour l'eau de dialyse, c'est 10. Vingt fois moins.
Quand vous buvez un verre d'eau, votre intestin trie et votre foie filtre. Une bonne part de ce qu'elle contient n'entre jamais dans votre sang. En hémodialyse, cette protection n'existe plus : l'eau, devenue liquide de dialyse, arrive au contact du sang de l'autre côté d'une simple membrane. Ni intestin, ni foie. Et le rein, lui, ne fonctionne plus.
S'ajoute le volume. La norme ISO le dit dans son introduction : une personne en bonne santé dépasse rarement 12 litres d'eau bue par semaine, quand l'hémodialyse expose le patient à plus de 500 litres d'eau par semaine à travers la membrane. Un facteur supérieur à quarante.
Source : ISO 23500-1:2024, introduction.Une trace sans conséquence dans un verre d'eau devient une dose quand on en fait passer cinq cents litres.
Les chiffres
| Paramètre | Robinet | Dialyse | Écart |
|---|---|---|---|
| Aluminium | 200 µg/L | 10 µg/L | 20 × |
| Cuivre | 2 mg/L | 0,1 mg/L | 20 × |
| Fluorures | 1,5 mg/L | 0,2 mg/L | 7,5 × |
| Baryum | 700 µg/L | 100 µg/L | 7 × |
| Nitrates | 50 mg/L | ≈ 8,9 mg/L | 5,6 × |
| Mercure | 1 µg/L | 0,2 µg/L | 5 × |
| Cadmium | 5 µg/L | 1 µg/L | 5 × |
| Chrome | 50 µg/L | 14 µg/L | 3,6 × |
| Sodium | 200 mg/L | 70 mg/L | 2,9 × |
| Sulfates | 250 mg/L | 100 mg/L | 2,5 × |
| Plomb | 10 µg/L | 5 µg/L | 2 × |
| Arsenic | 10 µg/L | 5 µg/L | 2 × |
| Antimoine | 10 µg/L | 6 µg/L | 1,7 × |
| Sélénium | 20 µg/L | 90 µg/L | à rebours |
| Calcium | aucune limite | 2 mg/L | · |
| Magnésium | aucune limite | 4 mg/L | · |
| Potassium | aucune limite | 8 mg/L | · |
| Zinc | aucune limite | 0,1 mg/L | · |
Le sélénium va à rebours. Sa limite en dialyse est plus élevée qu'au robinet. Ce n'est pas une erreur : la norme de dialyse vise d'abord les contaminants qui ont réellement causé des accidents, elle ne serre pas chaque paramètre par principe. On vous le montre plutôt que de cacher la ligne qui dérange.
Aluminium, sulfates et sodium au robinet sont des références de qualité, pas des limites sanitaires opposables. Un dépassement y est un signal, pas une infraction.
Les nitrates ne se comptent pas pareil des deux côtés. La norme de dialyse fixe 2 mg/L exprimés en azote, ce qui correspond à environ 8,9 mg/L de nitrates au sens du robinet. C'est cette valeur convertie qui figure dans le tableau, pour que la comparaison ait un sens.
L'eau pour hémodialyse doit rester sous 100 bactéries par millilitre et sous 0,25 unité d'endotoxines par millilitre. Les endotoxines sont des débris de bactéries mortes : même tuées, elles déclenchent des poussées de fièvre en passant dans le sang.
Pour l'eau dite ultrapure, utilisée notamment en hémodiafiltration, on descend à 0,1 bactérie par millilitre et 0,03 unité d'endotoxines. Autant dire une eau où l'on cherche la bactérie à la loupe.
Au robinet, la règle est différente de nature : on exige l'absence d'Escherichia coli et d'entérocoques dans 100 mL. Personne n'y mesure les endotoxines, parce que boire n'est pas dialyser.
Les accidents
Aucune de ces valeurs n'est née dans un bureau. Chacune est la trace d'un accident réel.
Le fluor et le cuivre ont eu leurs épisodes, eux aussi. À chaque fois, le même enchaînement : une eau considérée comme convenable, un maillon du traitement qui lâche, et des personnes qui n'avaient plus de barrière.
Le traitement
Dans un établissement de santé français, le pharmacien est responsable de la qualité de l'eau pour hémodialyse, la conformité s'appréciant au regard de la monographie 1167 de la Pharmacopée européenne. L'agence régionale de santé exerce la tutelle, le biologiste réalise les analyses microbiologiques.
Les fréquences indicatives du guide de bonnes pratiques : environ douze contrôles par an pour un centre au-delà de mille dialyses annuelles, quatre en dessous, au minimum un par an en dialyse à domicile, et un contrôle mensuel systématique pour l'hémodiafiltration en ligne.
Un patient en hémodialyse à domicile part bien de l'eau du réseau public. C'est l'établissement de santé qui installe chez lui le générateur et le système de production d'eau, et c'est lui qui reste responsable de sa qualité. Le code de la santé publique le dit en toutes lettres.
Source : article D6124-85 du code de la santé publique.C'est une pratique encore rare, mais qui progresse vite : 1,6 % des patients dialysés en 2023, avec une croissance de près de 10 % par an. Les machines récentes travaillent d'ailleurs souvent avec du liquide en poches, ce qui évite d'installer un traitement d'eau au domicile.
Source : registre REIN 2023, Agence de la biomédecine (95 591 patients traités au 31 décembre 2023).Ce que ça dit
Ça ne dit pas que l'eau du robinet est mauvaise. En France, une eau conforme se boit sans crainte, et ce site le répète assez souvent.
Ça dit autre chose, et c'est plus intéressant : quand la santé d'une personne dépend directement de son eau, on ne discute plus. On mesure, on filtre, on osmose, on contrôle tous les mois, et on écrit les seuils dans une norme internationale. Voilà où va la médecine quand elle ne peut pas se permettre d'approximation.
Au sous-sol d'un hôpital, une osmose inverse tourne pour fabriquer l'eau la plus pure du bâtiment. Deux étages plus haut, on pose une bouteille d'eau très minéralisée sur la table de chevet.
Entre les deux, il y a ce que la médecine sait de l'eau, et ce qu'on en raconte au grand public. Cette page ne sert qu'à combler l'écart.
À lire ensuite : vos reins, vos amortisseurs · l'osmose, du géant au robinet