Ce que la médecine appelle de l'eau propre

L'eau des dialysés,
ou jusqu'où on va

Quand la vie d'une personne dépend vraiment de son eau, personne ne se contente de l'eau du robinet. Voilà les chiffres.

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Cette page ne donne aucun conseil médical. Elle ne s'adresse pas aux patients dialysés, qui ont leur centre et leur néphrologue pour cela. Elle s'adresse à tout le monde, et elle raconte un fait vérifiable : le degré de pureté qu'on exige d'une eau quand une vie en dépend directement.

En trois lignes

L'essentiel

Le fait, en une ligne

Un rein artificiel fabrique son liquide de dialyse à partir d'eau. Pas de l'eau du robinet : une eau purifiée bien plus sévèrement, selon des seuils écrits noir sur blanc dans une norme internationale et dans la Pharmacopée européenne.

Prenez l'aluminium. Au robinet, la France retient 200 microgrammes par litre. Pour l'eau de dialyse, c'est 10. Vingt fois moins.

200 µg/L
Aluminium, eau du robinet
(référence de qualité)
10 µg/L
Aluminium, eau pour dialyse
(ISO 23500-3)
20 fois
L'écart entre les deux
pour ce seul paramètre
Sources : arrêté du 11 janvier 2007 modifié pour l'eau du robinet · ISO 23500-3:2024 pour l'eau de dialyse.

Pourquoi un tel écart

Quand vous buvez un verre d'eau, votre intestin trie et votre foie filtre. Une bonne part de ce qu'elle contient n'entre jamais dans votre sang. En hémodialyse, cette protection n'existe plus : l'eau, devenue liquide de dialyse, arrive au contact du sang de l'autre côté d'une simple membrane. Ni intestin, ni foie. Et le rein, lui, ne fonctionne plus.

S'ajoute le volume. La norme ISO le dit dans son introduction : une personne en bonne santé dépasse rarement 12 litres d'eau bue par semaine, quand l'hémodialyse expose le patient à plus de 500 litres d'eau par semaine à travers la membrane. Un facteur supérieur à quarante.

Source : ISO 23500-1:2024, introduction.

Une trace sans conséquence dans un verre d'eau devient une dose quand on en fait passer cinq cents litres.

Les chiffres

Les deux mondes, côte à côte

Limites françaises pour l'eau du robinet, face aux limites internationales pour l'eau d'hémodialyse.
Paramètre Robinet Dialyse Écart
Aluminium200 µg/L10 µg/L20 ×
Cuivre2 mg/L0,1 mg/L20 ×
Fluorures1,5 mg/L0,2 mg/L7,5 ×
Baryum700 µg/L100 µg/L7 ×
Nitrates50 mg/L≈ 8,9 mg/L5,6 ×
Mercure1 µg/L0,2 µg/L5 ×
Cadmium5 µg/L1 µg/L5 ×
Chrome50 µg/L14 µg/L3,6 ×
Sodium200 mg/L70 mg/L2,9 ×
Sulfates250 mg/L100 mg/L2,5 ×
Plomb10 µg/L5 µg/L2 ×
Arsenic10 µg/L5 µg/L2 ×
Antimoine10 µg/L6 µg/L1,7 ×
Sélénium20 µg/L90 µg/Là rebours
Calciumaucune limite2 mg/L·
Magnésiumaucune limite4 mg/L·
Potassiumaucune limite8 mg/L·
Zincaucune limite0,1 mg/L·
Colonne robinet : arrêté du 11 janvier 2007 modifié, transposant la directive (UE) 2020/2184. Colonne dialyse : ISO 23500-3:2024.
Trois précisions honnêtes sur ce tableau

Le sélénium va à rebours. Sa limite en dialyse est plus élevée qu'au robinet. Ce n'est pas une erreur : la norme de dialyse vise d'abord les contaminants qui ont réellement causé des accidents, elle ne serre pas chaque paramètre par principe. On vous le montre plutôt que de cacher la ligne qui dérange.

Aluminium, sulfates et sodium au robinet sont des références de qualité, pas des limites sanitaires opposables. Un dépassement y est un signal, pas une infraction.

Les nitrates ne se comptent pas pareil des deux côtés. La norme de dialyse fixe 2 mg/L exprimés en azote, ce qui correspond à environ 8,9 mg/L de nitrates au sens du robinet. C'est cette valeur convertie qui figure dans le tableau, pour que la comparaison ait un sens.

Et les bactéries, dans tout ça

L'eau pour hémodialyse doit rester sous 100 bactéries par millilitre et sous 0,25 unité d'endotoxines par millilitre. Les endotoxines sont des débris de bactéries mortes : même tuées, elles déclenchent des poussées de fièvre en passant dans le sang.

Pour l'eau dite ultrapure, utilisée notamment en hémodiafiltration, on descend à 0,1 bactérie par millilitre et 0,03 unité d'endotoxines. Autant dire une eau où l'on cherche la bactérie à la loupe.

Au robinet, la règle est différente de nature : on exige l'absence d'Escherichia coli et d'entérocoques dans 100 mL. Personne n'y mesure les endotoxines, parce que boire n'est pas dialyser.

Les accidents

Ces seuils ont été écrits après coup

Aucune de ces valeurs n'est née dans un bureau. Chacune est la trace d'un accident réel.

1973, les chloramines. Le lien entre l'eau chlorée du réseau urbain et la destruction des globules rouges des dialysés est publié dans Science. En 1987, la défaillance d'un filtre à charbon dans un centre conduit à transfuser 41 patients. En 2010, deux patients en hémodialyse à domicile meurent d'une hémolyse liée à de fortes concentrations de chloramines dans l'eau de ville.
Eaton et coll., Science, 1973 · épisode de 1987, PubMed · Junglee et coll., Hemodialysis International, 2010.
Années 1970, l'aluminium. Une épidémie de démence dialytique frappe 20 patients entre 1972 et 1976 dans un même centre, après un changement dans le traitement de l'eau municipale. Dix-neuf en meurent. L'aluminium provoquait aussi des ostéomalacies et des fractures.
Dunea et coll., Annals of Internal Medicine, 1978.
1996, Caruaru au Brésil. Après une sécheresse, un centre de dialyse utilise l'eau d'un réservoir envahi de cyanobactéries, insuffisamment traitée. Les 126 patients de l'unité développent des signes d'atteinte du foie. Selon les publications, de 50 à 60 en meurent. C'est le premier cas documenté d'empoisonnement humain mortel par microcystines.
Pouria et coll., The Lancet, 1998 · Jochimsen et coll., NEJM, 1998. Les deux sources donnent 60 et 52 décès selon le critère retenu.

Le fluor et le cuivre ont eu leurs épisodes, eux aussi. À chaque fois, le même enchaînement : une eau considérée comme convenable, un maillon du traitement qui lâche, et des personnes qui n'avaient plus de barrière.

Le traitement

Comment on fabrique cette eau-là

  1. Préfiltration. On retire le sable, les particules, la rouille.
  2. Adoucisseur. Calcium et magnésium partent par échange d'ions. Sans lui, les membranes qui suivent s'entartrent et meurent.
  3. Charbon actif. Il retient le chlore et surtout les chloramines. C'est le maillon vital, parce que l'osmose inverse, elle, ne les arrête pas de façon fiable. Un charbon saturé et non remplacé, c'est exactement le scénario de 1987.
  4. Osmose inverse, en simple ou double passage. Sous pression, la membrane écarte plus de 95 à 99 % des sels dissous et plus de 99 % des bactéries et des endotoxines. C'est le cœur du dispositif.
  5. Ultrafiltration. Un dernier barrage aux bactéries et aux endotoxines, pour atteindre la qualité ultrapure.
  6. Désinfection et boucle de distribution. Dessinée sans bras morts, pour qu'aucun biofilm ne s'installe quelque part au calme.
Vous avez bien lu. Au milieu de cette chaîne médicale, on trouve un adoucisseur, un charbon actif et une osmose inverse. Les mêmes principes que ceux d'un traitement domestique. La différence tient à l'exigence de contrôle, pas à la nature du procédé.
Qui surveille tout ça, et à quel rythme

Dans un établissement de santé français, le pharmacien est responsable de la qualité de l'eau pour hémodialyse, la conformité s'appréciant au regard de la monographie 1167 de la Pharmacopée européenne. L'agence régionale de santé exerce la tutelle, le biologiste réalise les analyses microbiologiques.

Les fréquences indicatives du guide de bonnes pratiques : environ douze contrôles par an pour un centre au-delà de mille dialyses annuelles, quatre en dessous, au minimum un par an en dialyse à domicile, et un contrôle mensuel systématique pour l'hémodiafiltration en ligne.

Et à la maison, c'est l'eau de la commune

Un patient en hémodialyse à domicile part bien de l'eau du réseau public. C'est l'établissement de santé qui installe chez lui le générateur et le système de production d'eau, et c'est lui qui reste responsable de sa qualité. Le code de la santé publique le dit en toutes lettres.

Source : article D6124-85 du code de la santé publique.

C'est une pratique encore rare, mais qui progresse vite : 1,6 % des patients dialysés en 2023, avec une croissance de près de 10 % par an. Les machines récentes travaillent d'ailleurs souvent avec du liquide en poches, ce qui évite d'installer un traitement d'eau au domicile.

Source : registre REIN 2023, Agence de la biomédecine (95 591 patients traités au 31 décembre 2023).

Ce que ça dit

Alors, qu'est-ce que ça dit

Ça ne dit pas que l'eau du robinet est mauvaise. En France, une eau conforme se boit sans crainte, et ce site le répète assez souvent.

Ça dit autre chose, et c'est plus intéressant : quand la santé d'une personne dépend directement de son eau, on ne discute plus. On mesure, on filtre, on osmose, on contrôle tous les mois, et on écrit les seuils dans une norme internationale. Voilà où va la médecine quand elle ne peut pas se permettre d'approximation.

Au sous-sol d'un hôpital, une osmose inverse tourne pour fabriquer l'eau la plus pure du bâtiment. Deux étages plus haut, on pose une bouteille d'eau très minéralisée sur la table de chevet.

Entre les deux, il y a ce que la médecine sait de l'eau, et ce qu'on en raconte au grand public. Cette page ne sert qu'à combler l'écart.

Les valeurs de la Pharmacopée européenne citées ici proviennent de documents institutionnels français qui la reproduisent, le texte officiel étant payant. Elles concordent entre elles, mais nous le signalons plutôt que de le taire. Les seuils de dialyse évoluent : le thallium, par exemple, a été retiré de la liste des contaminants surveillés dans l'édition 2024 de la norme ISO, faute d'étude montrant qu'il posait problème en hémodialyse.

Les sources, toutes cliquables

Un dernier mot, sérieusement. Si vous êtes dialysé ou proche d'un patient dialysé et qu'une question vous vient sur l'eau de votre traitement, elle se pose à votre centre, jamais à un site internet. Le nôtre y compris.

À lire ensuite : vos reins, vos amortisseurs · l'osmose, du géant au robinet